Mener l'enquête et enregistrer un reportage radio : retour d'atelier
- Clémence & Marie

- il y a 6 heures
- 7 min de lecture
Le reportage est au cœur du métier de journaliste. Il fait aussi partie des formes que l'on peut intégrer à un podcast documentaire. Sur le terrain, micro en main, l'enjeu consiste à transmettre des informations fiables tout en racontant une histoire. Lors de cet atelier organisé dans le cadre de la 6e édition du concours Une fois, une voix, Rémi Bostsarron, ancien reporter et présentateur radio, aujourd’hui rédacteur en chef à France Info, nous a invité·es dans les coulisses d'un reportage radio.
Le replay :
Les points à retenir :
Les missions du journaliste : collecter l'information, trier l'information, mettre en forme l'information.
Les sources possibles : observations personnelles, institutions, experts, témoins, autres journalistes.
Les bonnes pratiques : approcher les témoins avec empathie, enregistrer des ambiances, croiser les sources, se méfier des fake news...
Reportage radio : définitions et réalités du terrain
La base du métier de journaliste
Commençons par rappeler que le métier de journaliste consiste à :
Collecter l’information.
Trier l’information.
Mettre en forme l’information.
Une enquête journalistique doit s'appuyer sur des sources, qui peuvent être :
ses observations personnelles sur le terrain ;
des institutions (gouvernement, mairie, préfecture, gendarmerie, etc.) ;
des experts (chercheur, spécialiste technique, etc.) ;
des témoins (personnellement impactés par un événement ou concernés par un sujet) ;
d'autres journalistes.
👀 Les coulisses d'une radio d'information En tant que rédacteur en chef de la matinale du week-end à France Info, Rémi est responsable de tout ce qui est diffusé pendant cette tranche. Chaque jour, il faut décider des reportages à enregistrer, choisir des invités, ajuster le conducteur en fonction de l’actualité. Pour une émission qui commence à 6h30, la journée débute à 2h du matin. Parfois, tout change à la dernière minute à cause d'une nouvelle information. Par exemple, récemment, lorsque le président vénézuélien Nicolás Maduro a été enlevé pendant la nuit par les États-Unis, il a fallu revoir entièrement le programme au dernier moment, décider qui envoyer sur place, qui inviter... |
Le reporter : un journaliste de terrain
Le reporter, c’est le journaliste qui part sur le terrain quand il se passe quelque chose : une élection, un attentat, une catastrophe naturelle, l’inauguration d’une exposition... Il ou elle peut être envoyé·e partout, parfois sans être spécialiste du sujet.
Le reportage est un travail d’adaptation permanente. Dans certaines rédactions, il faut être prêt à partir à tout moment. Sur le terrain, les contraintes techniques sont nombreuses. Un équipement adapté permet d'enregistrer, monter et envoyer son reportage même sans réseau, grâce à un appareil satellite :

💡 Astuce : vous n'avez pas forcément besoin d'un matériel sophistiqué pour enregistrer votre premier podcast documentaire. Un téléphone peut suffire ; il faut juste le positionner tout près des personnes qui parlent, enregistrer au maximum dans des endroits calmes, et avoir conscience que la qualité de vos sons d'ambiance sera moins bonne qu'avec un enregistreur professionnel.
Le reportage radio : allier information et récit
Un reportage journalistique, c’est l’alliance du récit et de l’information. On ne peut pas se contenter de raconter une histoire sans mettre en avant des faits exacts et vérifiés. Mais il ne suffit pas non plus d'aligner des informations sans lien narratif. Il faut leur donner du sens, pour faire comprendre une réalité aux auditeurs.
Cela implique de choisir un angle précis. Rémi cite un exemple : parti à Berlin après un attentat, il rencontre de nombreuses personnes. Impossible de tout restituer. Il choisit alors de se concentrer sur les premières personnes venues déposer des bougies en hommage aux victimes. Quelques jours plus tard, un autre reportage pourra aborder un autre aspect.
💡 Astuce : pour apprendre à choisir un bon angle, découvrez le compte-rendu de notre atelier Comment aborder un thème fort en podcast ?.
Recueillir l’information : dans les coulisses d’un reportage radio
Pour illustrer concrètement ce qu’est une enquête journalistique, Rémi revient sur une expérience marquante : sa couverture de l’ouragan Irma à Saint-Martin en 2017.
Observer avant tout
À l'annonce de l'arrivée imminente de l'ouragan, Rémi est envoyé sur place en urgence. Sa rédaction espère qu'il arrivera avant la tempête, mais les vols sont déroutés. Rémi atterrit donc en Guadeloupe, où il convainc des pompiers d'embarquer avec eux sur les bateaux de tourisme qu'ils ont réquisitionné. Il pose finalement le pied à Saint-Martin une journée après le passage de l'ouragan.

À l'arrivée, il rencontre un habitant qui accepte de lui parler et de l'emmener chez lui. Depuis l'arrière de son pick-up, il filme les dégâts. Ses observations lui donnent un premier aperçu de l'ampleur de la dévastation. Il se familiarise avec le terrain, qu'il ne connaissait pas jusque-là.
Multiplier les sources
Déjà dans l’avion, Rémi écoute les discussions autour de lui, espérant collecter des informations ou des contacts. En escale, il échange avec des pompiers. Sur place, il interroge des habitants, des gendarmes, des secouristes. Il contacte des institutions, des experts. Dans un premier temps, le travail d'un reporter consiste à récolter un maximum d'informations. Le tri vient dans un deuxième temps.
Au fil des témoignages, un angle émerge : la peur des pillages. Des habitants craignent que les boutiques ou maisons détruites soient dévalisées. Ce thème devient le fil conducteur de son premier reportage. Quelques jours plus tard, Rémi assiste lui-même à un pillage et interviewe des personnes en situation difficile venues voler des denrées alimentaires. Son enquête évolue avec le terrain et au fil des rencontres.
Approcher les témoins
Au-delà des experts et des sources officielles, la parole des témoins est centrale dans un reportage. C'est aussi le cas dans un podcast documentaire. Comment approcher les personnes et trouver le bon équilibre entre tact et assurance ?
Pour Rémi, cela s’apprend avec le temps et l'expérience. Il souligne aussi le rôle du micro, qui aide à endosser le rôle du journaliste, tout en étant moins impressionnant qu'une caméra pour la personne interviewée.
Il partage quelques conseils pour capter un témoignage :
Commencer par une conversation informelle pour installer un climat de confiance, puis, au bon moment, demander : "Est-ce que vous pouvez me raconter cela au micro ?"
Valoriser la parole de la personne, lui expliquer pourquoi son témoignage est important.
Faire preuve d'empathie et d'écoute, surtout quand la situation est délicate.
Raconter un lieu
En reportage radio, et à plus forte raison dans une forme créative comme le documentaire, la forme est essentielle. Dès les premières secondes, l’auditeur ou l’auditrice doit s'immerger dans le récit et se faire une image des lieux.
Pour cela, il est indispensable d'enregistrer des ambiances : une rue, un marché, un brouhaha. Rémi conseille de laisser régulièrement tourner son micro, en particulier avant et après les interviews. Pour son reportage sur le pillage à Saint-Martin, par exemple, il était important de donner à entendre le bruit du mobilier brisé.

Au montage, il suggère de toujours commencer par une idée forte. Il se souvient par exemple d'un reportage sur le surtourisme à Giverny, qui s'ouvrait sur une image marquante : "À 5 kilomètres de la ville, des voitures sont déjà garées tout le long de la route."
Comment trier l’information ?
Après avoir recueilli un maximum d'informations, le reporter doit effectuer un tri. Cette sélection a deux objectifs :
conserver uniquement ce qui est cohérent avec l'angle choisi ;
éliminer les informations fausses ou non vérifiables.
Croiser les sources
Un journaliste doit toujours vérifier ses informations, soit à partir de ses propres observations, soit en s'appuyant sur des sources officielles fiables, soit en confrontant les récits.
C'est particulièrement vrai lorsque l'on recueille des témoignages. De manière générale, on connaît rarement ses témoins : on ne sait pas d'où ils viennent, d'où ils parlent, et à quel point ils sont fiables. En situation de crise, leur parole peut aussi être affectée ou déformée par l'émotion et les difficultés.
Il est donc essentiel de croiser ses sources. Un fait relaté par plusieurs personnes a plus de chances d'être fiable qu'une parole isolée.
Face aux fake news
À Saint-Martin, Rémi est pour la première fois confronté à grande une vague de rumeurs : des centaines de morts auraient été dissimulés, les autorités auraient fui l’île... Les habitants, traumatisés et privés d’informations fiables, relaient ces fake news sans mauvaise intention.
Lorsqu'une rumeur prend de l'ampleur, le journaliste ne peut ni la relayer aveuglément, ni l'ignorer. Son rôle est au contraire de vérifier l'information et, si nécessaire, de rétablir la vérité. Pour cela, il peut aller sur le terrain pour faire ses propres constats, interroger les autorités, recouper ses infos avec celles d'autres journalistes...
🤔 Et à notre échelle ? La désinformation nous affecte aussi toutes et tous au quotidien. Rémi cite l'exemple d'une fausse nouvelle massivement relayée sur les réseaux sociaux il y a quelques années : ![]() Face à ce type de contenus, il nous invite à nous poser les questions suivantes :
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Comment se positionner en tant que journaliste ?
Lors du précédent atelier "Trouver sa voix", nous avons évoqué la question de la subjectivité en podcast documentaire. Clémence Allezard nous a alors expliqué qu'un auteur ou une autrice de documentaire doit assumer sa subjectivité et affirmer sa place et son regard.
La démarche d'un journaliste qui travaille pour un média d'information est très différente. Même s'il signe toujours son reportage, le "je" a rarement sa place. Il décrit et rapporte, mais sa voix personnelle est rarement mise en avant. Il peut même choisir de faire un reportage "tout sonore", uniquement à partir d'ambiances et de témoignages, et sans voix off.
Cependant, le journaliste n’est jamais totalement absent. C’est lui qui choisit l’angle, les témoins, les extraits. Ces choix traduisent une sensibilité ou une curiosité particulière. La subjectivité existe, mais elle est plus implicite, et ne doit jamais faire obstacle aux faits.
"En tant que reporter, notre cheminement est déjà un récit en soi. Notre reportage s'écrit au fur et à mesure qu'on découvre le terrain. L'histoire que l'on raconte est un écho de ce que l'on vit nous-même sur place."
Finalement, même si leur démarche est différente, les journalistes et les documentaristes partagent une même problématique : raconter le réel avec justesse. Micro en main, carnet ouvert et regard attentif, le reportage comme le documentaire demandent curiosité, ouverture d'esprit, respect des témoins et capacité à interroger sa propre démarche.




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